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Fitzgerald ou le rêve américain désenchanté.

« That is what you are. That’s what you all are … All of you young people who served in the war. You are a lost generation. »

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Cette phrase, lancée par l’écrivain Gertrude Stein à Ernest Hemingway au début des années 20, cristallisera involontairement les mœurs et le destin de ces jeunes auteurs américains de l’entre-deux guerres. Sa reprise, par ce dernier, dans l’épigraphe de son roman Le soleil se lève aussi paru en 1926, achèvera de sacraliser une histoire d’amour transatlantique en un courant socio-littéraire : La Génération Perdue.

Cette jeunesse des « Roaring Twenties » avait hérité de valeurs qui n’étaient plus d’usage dans le monde d’après-guerre ; elle souffrait de l’aliénation spirituelle des États-Unis qui, somnolant sous la politique de « retour à la normale » du président Harding, arguait des idéaux qui lui paraissaient incurablement provinciaux, matérialistes, vides d’émotion.

S. Eliot, James Joyce, John Dos Passos, John Steinbeck, William Faulkner, Isadora Duncan, Henry Miller, Aldous Huxley, George Gershwin, …… Ces auteurs, danseurs, compositeurs ne constituèrent jamais une école. Les mêmes problèmes les unissaient pourtant : découvrir de nouvelles valeurs et un nouveau langage artistique capable de les exprimer — autant de buts qu’ils atteignirent, chacun à sa manière. Pour beaucoup expatriés en Europe et principalement à Paris, ils mènent une vie de bohème et de fêtes sans fin, fuyant une Amérique bouleversée par les mutations sociales et morales.

Chef de file de cette Génération perdue (ou souvent considéré comme tel), Francis Scott Fitzgerald s’interroge, comme beaucoup d’autres, sur le destin de sa patrie natale et du monde. Il est l’homme d’une époque, celle de la Première Guerre Mondiale, celle de l’illusoire prospérité dont les plus solides bastions s’écroulent dans le krach de Wall Street.

Mal aimé lors de sa publication en 1925, The Great Gatsby deviendra pourtant l’une des œuvres les plus emblématiques de la Lost Generation. Originellement perçue comme le reflet d’une vie insouciante, ce n’est que bien des années plus tard que sa véritable dimension tragique sera pleinement reconnue, et le génie de son auteur établi.

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On se plaît souvent à se cantonner à un 1er niveau d’interprétation (surtout lors de sa première lecture, en général à la période la plus « fleur bleue » de l’existence) pour n’y voir qu’une histoire d’amour contrarié. Or cet amour, pour l’auteur comme pour son héros, n’est qu’un marchepied.

Car Jay Gatsby ne le voue pas à Daisy mais à ce qu’elle représente. Il est la pierre angulaire d’une orchestration méthodiquement pensée, celle de son propre devenir. Ce qu’il a aimé, c’est la perspective d’un   « avenir orgastique », cramponné de toutes ses forces à ses desseins et espoirs extatiques. Il n’a pas perdu la vie en courant après Daisy. Il l’a perdue en courant après une illusion d’émeraude, cette fameuse lumière verte au bout de la jetée.

Ce qui va en définitive le détruire, ce n’est pas tant une femme immature et irresponsable, mais la conscience implacable de son incapacité structurelle à intégrer le monde supposé idéal des vrais riches. Il ne sera jamais l’un d’eux. Ils le rejetteront toujours.

L’illusion l’a fait vivre et la désillusion le tue. Le rêve américain est faux.

En cela Fitzgerald continue de déranger, car il dénonce le mythe fondateur de la société états-unienne … Non ! Dans ce pays-ci, bâti suivant ces règles-là, tout le monde ne vivra pas sur un même pied d’égalité et d’aisance, car ceux d’en haut le refusent, même s’ils vous chantent le contraire.

Le sort de Gatsby ne lui est pas propre. C’est le sort de toute la classe non possédante.

Comme Icare, elle se tuera à vouloir l’impossible.

« Demain nous courrons plus vite, nos bras s’étendront plus loin… C’est ainsi que nous avançons, barques luttant contre un courant qui nous rejette sans cesse vers le passé. »

The Jumping Wildcat

 

 

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