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Judith et Holopherne

« In Vino Veritas »

 

Il est de ces prénoms dont on comprend vite pour quelle raison leurs porteurs, arrivés à maturité avec du poil sur le torse, sécrètent la haine et le désir profond de prendre leur revanche sur la vie (ou sur des parents mal inspirés).

Vous pardonnerez l’exégèse, il faut bien admettre que « Nabuchodonosor » évoque plus au quidam une obscure race mésozoïque disparue qu’un auguste patronyme royal.

Mais cessons ces velléités et tenons-en-nous aux faits et à leurs coquetteries.

Notre Nabuchodonosor (nous l’appellerons sobrement « Boubou » pour faciliter la digestion) est le deuxième du nom.

Accédant au trône de Babylone en 605 avant JC, il nourrit de grands espoirs de conquête et, il faut le dire, ne manque pas d’expérience : il a d’ores et déjà usé de son glaive sous les ordres de son père, et ne compte certainement pas en rester à ce prélude.

On a toujours un bon copain à l’apéro sur qui compter. Lorsqu’on se bat depuis 30 minutes avec des roulades de jambon et de tartare, on sait qu’on peut en toute confiance faire appel à lui pour mutualiser l’effort de guerre et couper du saucisson (voire même ouvrir aux invités).

Cet ami-là, c’est Holopherne, le meilleur Général de Boubou.

L'entrevue de Judith et Holopherne

Ainsi donc, pendant que Boubou est au four, Holopherne part au moulin et, quitte à faire les choses bien, met le Proche-Orient à feu et à sang. L’apéro, c’est important.

Poursuivant son Pékin-Express sanglant avec l’Egypte en ligne de mire, le voici avec son armée crapahutant dans les montagnes de Judée, lorsqu’ils atteignent les portes de Béthulie, cité juive qui leur barre le passage ….

Ce n’est pas tant qu’il soit mal accueilli ; il n’est pas accueilli du tout. (Lorsque l’on voit poindre à l’horizon 120 000 fantassins d’élite et 12 000 cavaliers, on sent que la soirée va être longue). Les portes restent closes.

Holopherne n’est pas homme à apprécier qu’on lui refuse l’entrée d’une boite de nuit. Achior, chef d’un peuple voisin de Béthulie, tente d’avertir le Général à l’orgueil piqué au vif que c’est une bien mauvaise idée que de s’en prendre au peuple élu, rapport à une vieille légende urbaine traitant d’un Moïse et d’un Ramsès, de sauterelles et de Mer Rouge (dans l’ordre qui vous sied le mieux), et que la meilleure chose à faire en de telles circonstances est de rentrer sous sa tente faire une petite partie de Rami, siroter un Spritz, voire programmer un WE au Tréport avec Boubou histoire de souffler un peu et d’aborder les problèmes de fond entre amis («  Mais pourquoi es-tu aussi haineux ? », « Je sais pas. Tiens passe-moi une pierre. »)

Mais Holopherne n’aime pas jouer au Rami.

S’engage alors un siège long et éprouvant, et le Général se résout à patiemment attendre que les réserves en eau de la ville s’épuisent ….. Vingt jours plus tard, les citernes sont vides.

Le doute commence à poindre chez les défenseurs de la cité …. Dieu les aurait-il abandonnés ? Ozias, prince de Béthulie, met sur la sellette l’aide divine et propose de laisser cinq jours au Seigneur pour intervenir, sans quoi ils se rendront à Holopherne.

Cette idée mécréante parvient aux oreilles de la riche et puissante Judith, jeune veuve vouée à la prière et au jeûne (autrement dit à une existence parsemée de cotillons et de pure éclate). « Quelle bande d’empaffés !!!!!! » s’écria-t-elle (selon de récentes découvertes archéologiques). « Qui donc ose fixer une limite à Dieu ? Décidemment, faut tout faire soi-même hein. »

Revêtue de ses plus belles parures et apprêtée pour l’occasion, accompagnée de sa servante, elle sort de la ville et se dirige droit vers l’armée ennemie. Les soldats sont éblouis par sa hardiesse et sa beauté et la conduisent directement auprès d’Holopherne, qu’elle met en confiance et à qui elle fait croire qu’elle est prête à trahir les siens et à livrer la ville.

C’est niais, un homme, parfois. Toutes les femmes vous le diront. Holopherne n’échappe pas à la règle et, trop occupé à se féliciter de la future chute de Béthulie ou encore d’avoir chopé le p’tit lot du siècle, il ne prend même pas les quelques minutes de réflexion nécessaires quant aux motivations réelles de la jeune femme, pourtant grosses comme une baraque à frites sur une plage de Berck ….

Et d’organiser, au quatrième jour de sa présence dans son camp, un grand banquet où il va, c’était couru d’avance, boire plus que de raison. Il est pourtant de notoriété depuis l’aube des temps que le vin n’est pas l’ami de l’homme lorsqu’il s’agit de conclure, mais grisé par son hypothétique succès et trois litrons de Villageoise plus tard, le voilà étalé sur sa couche tel un phoque blanchon échoué sur la Côte de Trébeurden, ronchonnant difficilement à ses convives de le laisser seul séance tenante avec la belle Béthulienne.

Ni une ni deux, alors que le Général sombre dans un sommeil qui ne présage point d’être fort réparateur, Judith s’empare de son cimeterre accroché à l’une des colonnes du lit et, frappant deux fois Holopherne au cou, lui tranche la tête. Aidée de sa servante, qui cache le sanguinolent trophée dans un sac à provisions, elle s’en retourne paisiblement à Béthulie où elle brandit la tête d’Holopherne à la vue du peuple, soudainement raffermi dans sa foi et ses espoirs.

Judith décapitant Holopherne, par le Caravage.

La découverte du corps sans tête du Général provoque une débandade généralisée dans les lignes ennemies, et c’est alors que Judith sonne une sortie contre l’armée assyrienne qui, abasourdie et en l’absence de son chef, se fera tailler en pièces …..

Voici un épisode de l’Ancien Testament où la femme n’est pas cantonnée au rôle de potiche ou d’immonde pécheresse, ce qui mérite amplement d’être noté. On a pour habitude d’opposer symboliquement la fragilité de Judith, rusée, à la force brute d’Holopherne, mais ce serait oublier le courage admirable de la jeune femme, qui demeurait malgré tout prête à payer de son fessier : si Holopherne n’avait pas été assez saoul, il y a fort à parier qu’il aurait pris grand soin de lui faire « sauter la capsule » comme on dit par chez moi.

Souvenez-vous bien d’une chose Messieurs : Boire ou Séduire, il faut choisir.

Felinement votre.

The Jumping Widlcat

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